Jakilea 104/09 - Pays basque (3)

Collectif des réfugiés politiques basques :

Refaire le chemin pour poser les bases d'une paix durable

Un nouveau départ

Dix mois se sont écoulés depuis la déclaration d'Aiete. Des représentants des partis politiques, des syndicats, des élus et de la communauté internationale (avec en tête l'ancien secrétaire général de l'ONU, Kofi Annan) y avaient participé. Fait remar­quable, des représentants d'Iparralde et de l'Etat français (dont l'ex-ministre de l'Intérieur Pierre Joxe) étaient très nombreux. Trois jours plus tard, l'organisation ETA annonçait l'arrêt dé­finitif de la lutte armée.

Lors de cette conférence cinq points furent accordés, l'un d'entre eux faisant référence au traitement des victimes et aux conséquences du conflit.

Tout conflit armé implique l'existence de victimes, prison­niers et exilés. Le Pays Basque n'est pas une exception. Pen­dant les cinq décennies au cours desquelles s'est déroulée la dernière période d'affrontement entre le Peuple Basque et les deux Etats, nous sommes des milliers de personnes à avoir pris la route de l'exil, et plusieurs centaines subissent encore cette dure réalité, ici en Pays Basque Nord, dans l'Etat français, en Europe ou partout dans le monde. Le quotidien et les conditions de vie des exilés et réfugiés politiques basques a été étroitement lié aux avatars de la répression. Notre futur est étroitement lié à la résolution du conflit et aux initiatives que nous pourrons prendre pour faire avancer celle-ci.

Un collectif très hétérogène

Le collectif des réfugiés basques est aujourd'hui très hété­rogène. Des réfugiés qui ont fui la répression avant la mort de Franco et qui vivent en Iparralde , en passant par ceux des années 80, et jusqu'à ceux qui ont été les victimes des interdic­tions des partis politiques et organisations de jeunes... Ce sont plusieurs générations de militants qui peuvent aujourd'hui écri­re à eux seuls tout un pan de l'Histoire du Pays Basque. La situation des réfugiés basques dans l'Etat français est tribu­taire des mesures prises par l'administration à leur encontre. Déjà au début des années 70, certains avaient entamé une grève de la faim, enfermés dans la cathédrale de Bayonne, pour pro­tester contre les mesures d'expulsion.

La décision de la part de l'OPFRA de ne plus concéder le statut de réfugié au début des années 80 marque une période de ré­pression ouverte et non dissimulée de la part de l'administration contre le Collectif. De la permissivité et de la collaboration avec le GAL jusqu'aux rafles massives, les extraditions, les expulsions, les assignations à résidence,les déportations vers des pays tiers et les mandats d'arrêts européens, l'acharnement et l'arsenal répressif déployé montrent que l'Etat français est aussi partie prenante du conflit.

Du récépissé de demande d'asile politique renouvelable tous les trois mois, à la carte de séjour, le permis de travail ou carte de résident européen, les réfugiés qui n'ont pas eu la reconnais­sance de leur situation ont vécu des situations très précaires. Aujourd'hui, en tant que citoyens européens, nous avons droit au travail ou à une couverture sociale. En théorie.

La réalité est bien plus difficile, car beaucoup d'entre nous n'ont toujours pas de papiers, et même si la majorité des réfugiés qui mènent une vie publique n'a pas de poursuites judiciaires de la part de la justice espagnole, le Consulat espagnol refuse très souvent de nous fournir un passeport ou une pièce d'identité. Dans ces conditions, avoir un contrat de travail, louer un appartement, avoir accès aux services de santé et d'éducation pour nous et nos enfants, faire des démarches administratives ou même acheter un téléphone portable devient un vrai parcours du com­battant.

Aujourd'hui nous ne voulons plus vivre à genoux. Nous nous battons pour vivre dans des conditions de vie dignes. Nous nous battons aussi pour que ces militants persécutés puissent apparaître à la lumière et vivre normalement. Argitara atera behar ditugu !

Déportation, l'Etat français doit prendre ses responsabilités

Mais au-delà des conditions de vie des réfugiés ayant choisi de vivre en Iparralde. c'est surtout notre situation administrativo-judiciaire qui a marqué nos conditions de vie. La répression dans l'Etat espagnol et les mesures imposées par l'administration française a éparpillé le Collectif des réfugiés dans les quatre coins du monde. Ainsi, en dépit de tout respect du droit, les assignations à résidence, notamment les déportations vers dif­férents pays d'Amérique et d'Afrique, ont jeté pendant des dé­cennies des dizaines de réfugiés dans un flou juridique et la détresse humanitaire la plus totale. Dans ces pays lointains, ils ne sont ni des invités, ni des résidents circonstanciels, ni des citoyens de deuxième catégorie, ni rien qui puisse ressembler à un quelconque statut légal. Si ce n'était l'immense amour qu'ils expriment envers la terre qui les a vu naître, on dirait qu'ils sont des parfaits apatrides. Même l'ACNUR* ne nous reconnaît pas et pourtant, au cœur même de l'Europe, nous sommes l'évidence même que notre situation résulte d'un con­flit politique et armé.

En cela, l'Etat français est le seul responsable de cette situation et ne pourra se dédouaner. Les mêmes avions qui ont transporté ces réfugiés devront les acheminer en retour, les mêmes auto­rités qui ont éloigné nos amis du Pays Basque devront trou­ver maintenant les formules juridiques et légales pour réparer ce forfait. Si on s'attaque aux conséquences du conflit, il faut commencer par les cas et les situations les plus graves. Euskal Herrian bizitzeko eskubidea (le droit de vivre en Pays Basque) au-delà d'un droit et d'une revendication mise en pratique collectivement déjà par vagues successives en 1995, 1996 et 1999, doit être une priorité pour les déportés qui subissent une réalité très douloureuse.

Affronter le futur avec optimisme et détermination

Par le passé, le collectif des réfugiés a joui de l'accueil et du soutien des habitants d'Iparralde, de l'Etat français et des dif­férents peuples du monde et nous en sommes très reconnais­sants. Dans cette phase de résolution du conflit des nouveaux défis se poseront et des nouveaux besoins devront être résolus. Nous ne doutons pas que nous les affronterons ensemble. Nous regardons le futur avec optimisme. Ce processus doit mettre en place les conditions pour que le Pays Basque prenne en main son futur. Nous voulons également prendre une part active et importante dans ce processus de résolution du conflit. Par le passé, les Etats espagnol et français ont décidé quand nous devions abandonner nos villages, nos proches ; et où nous devions (mal) vivre dans des conditions pénibles ; ils nous ont défendu pendant des années et des décennies de nous projeter dans nos vies et nos rêves, même à court terme. Aujourd'hui nous voulons prendre la main, ne plus subir ce qui nous a été imposé. Et pour cela nous prendrons les initiatives conven­ables. Pour nous, les situations de non-droit doivent disparaître. La résolution du conflit basque exige qu’ aucun prisonnier ne reste en prison et qu’ aucun réfugié ne soit éloigné de sa terre. Geroa gure esku da !

Nous profitons de cette occasion de nous exprimer, qui nous est offerte par Jakilea, pour lancer un appel à participer à la mani­festation qui aura lieu à Bayonne le 10 novembre prochain en défense des droits des prisonniers et réfugiés et pour la résolu­tion du conflit.

Jon Irazola, au nom du Collectif des réfugiés politiques basques

*ACNUR : Haut Commissariat des Nations Unies pour les Réfugiés